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Sous l’œil du hibou

Artiste confirmée, Han Nayoung a peint et fait de la sculpture pendant plus de vingt ans. Aujourd’hui, en pleine maturité, elle a su orienter son travail dans une nouvelle direction. En effet, elle a inventé et mis au point une technique qui lui permet de réaliser un double rêve : faire des tableaux sans que ce soit avec de la peinture et inscrire le monde de l’enfance dans la dimension symbolique et cosmique d’un monde éternel.

1 En chemin vers la couleur

Ces dernières années Han Nayoung a réalisé des sculptures à la fois abstraites et profondément liées aux sentiments et aux émotions qui sont le propre de l’homme, comme la tendresse et l’amour, la conversation et l’espoir, le sens du futur et la force de la famille. Abstraites, ces sculptures nous permettaient néanmoins à la fois de nous confronter directement à ces affects puissants et à leur dimension symbolique, c’est-à-dire partageable par tous.
Sûre de ses acquis, Han Nayoung a cherché à donner à son œuvre une dimension supplémentaire, sans laquelle le travail d’un artiste ne saurait être complet, celle de l’invention.
Elle s’est tout d’abord mise en quête d’un moyen de mettre de la couleur sur ces sculptures et c’est pour tenter de résoudre ce problème qu’elle s’est lancée dans la céramique à grains fins. C’est à la croisée de ces deux exigences qu’elle a laissé de côté la sculpture pour revenir à la peinture et qu’elle a découvert la matière avec laquelle elle allait réaliser ses oeuvres.
De nombreux artistes ont utilisé dans la peinture des sables fins ou de la pierre broyée, mais jamais personne n’a pensé à utiliser les grains si fins de limaille de fer pour les inclure dans la peinture.
Forte de cette découverte, Han Nayoung s’est trouvée comme libérée et propulsée dans le champ merveilleux de la couleur et du dessin, domaine qu’elle a immédiatement connecté avec celui de l’enfance.
Ces fins grains de fer colorés et émaillés lui ont offert une gamme de couleurs tout à fait singulière, en particulier ces tons dorés ou anthracite des fonds qui permettent aux figures souvent dessinées de traits blancs ou noirs de ressortir avec force et aux rouges et aux bleus qui font le soleil, un arbre, une fleur ou le plumage d’un coq, de jaillir vers l’œil du spectateur.
Ces couleurs sont le principe vital des nouveaux tableaux émaillés de Han Nayoung dans la mesure où par leur puissance expressive, elles permettent aux formes dessinées de devenir des symboles vivants.

2 L’autre de l’homme
Si le sujet de ses sculptures a été l’homme, ses joies, ses passions, ses peines, les dessins qui peuplent ses tableaux émaillés nous offrent un voyage dans un monde singulier à la fois familier et étrange, un monde peuplé d’animaux, de fleurs et d’arbres où le soleil règne en maître et qui semble à la fois bruissant de vie et profondément calme ou du moins apaisé.
Dans ce monde, à la différence de celui de ses sculptures, il n’y a ni homme, ni femme, ni enfant, et pourtant on peut dire qu’il est tout entier imprégné par l’idée de l’enfance. En établissant ainsi une relation directe entre monde animal et monde de l’enfance, elle ouvre la porte non plus à un questionnement sur les passions humaines mais sur la réalité des rêves que font les hommes.
Il ne s’agit pas des rêves qui nous hantent la nuit et deviennent si souvent des cauchemars, mais bien de ces rêves intimes qui peuplent nos pensées animent notre vie intérieure et spirituelle. Véritables constructions mentales, ces rêves sont la forme la plus aboutie de nos désirs les plus secrets et peut-être de notre unique désir, celui de vivre en paix.
Les animaux sont, dans toutes les cultures, l’autre de l’homme, c’est-à-dire à la fois ce qui s’éloigne le plus de l’humain et ce qui s’en rapproche le plus. Han Nayoung le sait qui fait de ces animaux à la fois de véritables incarnations de ce monde étranger et des figures qui sont comme des doubles de l’homme.
Les œuvres de Han Nayoung ne nous incitent pas à chercher à quel type humain nous ferait penser tel ou tel animal, mais au contraire, chaque animal nous incite à tenter de reconnaître en nous à quel aspect de notre humanité il nous fait penser.
Les animaux ici sont un miroir, un véritable miroir, pas celui qui nous montre tel que nous croyons être mais bien tels que nous sommes réellement, c’est-à-dire des êtres vivants attirés par la lumière et heureux d’être au monde.

3 Représenter le monde
La grande force des œuvres de Han Nayoung, c’est de parvenir à représenter le monde uniquement à travers ces figures simples que sont les animaux et quelques éléments de la nature, les fleurs et les arbres en particulier.
Pourquoi face à ces œuvres, avons-nous le sentiment que l’essentiel est dit, est montré, de ce qui constitue notre humaine condition, alors que nous ne voyons que des animaux stylisés et des éléments symbolisés ? Parce que Han Nayoung a su d’une part figurer le monde par des éléments si simples qu’ils sont d’une efficacité plastique remarquable et d’autre part parce qu’elle a su élever chaque figure à la hauteur du symbole.
Elle a pu réaliser cela à la fois grâce à son dessin stylisé et grâce sa technique picturale si particulière. Le choix du matériau est essentiel et il détermine de manière évidente les choix picturaux.
Ce par quoi notre regard est littéralement happé, c’est par ces grains qui couvrent non seulement la surface du tableau, mais qui sont aussi présents de manière uniforme sur les larges côtés et qui donnent l’impression que le tableau se prolonge indéfiniment.
Ce que nous voyons, ce sont bien des tableaux mais comme nous le savons, ils sont en émail et faits à partir de grains métalliques. Le fait de couvrir aussi de cette « pâte » magique les bords épais de chaque tableau est ce qui renforce l’impression que nous éprouvons face à eux, qu’ils sont comme propulsées vers nous, qu’ils nous sautent aux yeux en même temps qu’ils incitent notre regard à venir à leur rencontre.
Et ce que nous voyons en premier lieu, même si nous n’en prenons conscience qu’après coup, c’est précisément ce grain si spécial qui donne à chaque oeuvre une profondeur si intense.
Et puis vient le moment où notre regard parcourt les formes, les découvre, les déchiffre et se les approprie. Et là, c’est la couleur qui entre en jeu. C’est elle qui fait de chaque tableau une image du bonheur. Et ce miracle est possible dans la mesure où le dessin si simple de Han Nayoung semble en même temps être lié de manière organique au fond, car le trait est pris lui aussi dans le grain, et de s’en détacher au point de sembler surgir du sol pour venir à notre rencontre.
Alors on remarque que les coqs sont posés sur une fine ligne qui est une manière de représenter la terre, ou sur une boule rouge qui serait un soleil du matin et plus généralement que les animaux reposent sur ce sol granuleux comme des icônes au milieu du ciel. Cette capacité à isoler les figures permet à Han Nayoung de rendre chaque animal à la fois presque humain et terriblement complice du regard qui le capte. Chaque tableau nous propose un face à face avec un animal et lorsqu’elle les multiplie sur le même tableau, dans les œuvres de grande taille, elle les isole encore, chacun habitant dans son carré comme s’il était à la fois unique et qu’il était à lui-même son propre univers.

4 Bestiaire
Depuis toujours les animaux ont constitué, en Europe en tout cas, un moyen pour les écrivains mais aussi pour les peintres de raconter autrement les histoires. Ésope, le pote grec, et bien après Jean de La Fontaine le grand poète de la cour de Louis XIV, Charles Baudelaire et Apollinaire par exemple, nombreux sont les poètes qui ont eu recours aux animaux pour délivrer un message.
Dans les maisons romaines déjà, à travers toute l’histoire de la peinture dans les tableaux que l’on nomme natures mortes en particulier, mais encore chez Picasso par exemple, les animaux ont aussi joué un rôle majeur qui est de permettre de d’une part de monter aux hommes leur petitesse et leur bêtise voire leur méchanceté mais aussi et surtout de se moquer d’eux.
C’est à cette grande tradition que Han Nayoung a choisi d’appartenir. En effet, il importe ici de remarquer combien les animaux qu’elle peint, ont tous un air moqueur, une attitude comique, une expression ironique.
Chaque tableau met en scène à la fois une manière d’être au monde et une manière de comprendre le monde. Cette dualité ne pourrait pas être exprimée par la représentation d’un être humain. Seul l’animal se prête à ce jeu drôle et grave, surtout lorsqu’il est mis en scène par la main experte d’une artiste au sommet de ses capacités.
Car l’homme n’a cessé de projeter ses réflexions sur ces êtres sans voix qui les entourent depuis l’aube des temps et souvent l’accompagnent tout au long de sa vie. L’homme a toujours su se voir à travers eux avec une plus grande lucidité parce que leur allure sur laquelle il projette ses rêves installe une distance salutaire vis-à-vis de lui-même. C’est pourquoi le bestiaire est le moyen le plus amusant de dire à l’homme ce qu’il est et de dire sur l’homme des choses qu’il ne veut pas entendre.
Le message que cherche à faire passer Han Nayoung est à la fois simple et généreux. Elle entend atteindre en nous le centre vital de la joie et à partir de cette joie, elle cherche à nous faire regarder notre tristesse comme on regarde justement un animal, avec compassion, avec amour et avec humour. C’est de notre malheur qu’elle essaye de nous libérer en nous faisant sourire et c’est en nous présentant ce bestiaire amusé et amusant qu’elle réussit à nous faire sourire.
Ainsi devant les chats, mais aussi l’hippopotame, le zèbre, les oiseaux ou les poissons, c’est à retrouver notre regard d’enfant qu’elle nous conduit. Elle le fait en dessinant d’une manière à la fois inspirée par les dessins d’enfants qu’elle a longtemps recueillis alors qu’elle leur enseignait le dessin, et tout à fait maîtrisée.
C’est en cela que réside la puissance de l’artiste, être à la fois capable de donner à voir l’innocence et le faire avec des moyens parfaitement calculés. Han Nayoung a ce talent de nous faire éprouver la légèreté de la vie en nous montrant que pourtant elle baigne dans une sorte de halo de tristesse qu’aucune lumière ne réussit jamais a effacer totalement.
Et c’est sans doute ce que nous disent les animaux du fond de leur monde sans mots, qu’ils en savent plus que nous et que ce savoir est si lourd qu’il faut la légèreté du silence pour le supporter.
Nul mieux que Baudelaire n’a su dans Les fleurs du mal, donner la parole à un animal que Han Nayoung a su de son côté peindre avec une grande justesse et une richesse rare, le hibou.
« Sous les ifs noirs qui les abritent
Les hiboux se tiennent rangés
Ainsi que des dieux étrangers
Dardant leur œil rouge. Ils méditent. »
Charles Baudelaire, Les hiboux, Les fleurs du mal, poème LXVII.
Et c’est bien à cela que dans ce tableau qu’elle a intitulé Abondance, Han Nayoung veut nous faire parvenir, méditer de manière légère et joyeuse sur nous-mêmes en nous regardant à travers le miroir déformant mais juste que nous tendent les animaux et en particulier le hibou.
La vie est un jeu, c’est ce que savent les enfants et ce qu’oublient les adultes. C’est ce que savent aussi les animaux, qui, étant à la fois enfants et adultes nous disent que ce jeu est trop sérieux pour ne pas être pris avec légèreté. C’est aussi ce que sait Han Nayoung en particulier lorsqu’elle multiplie dans certains de ses tableaux les carrés faisant de l’ensemble une sorte de grand jeu de l’oie.
À nous de jouer maintenant. Inutile de nous cacher, car nous serons toujours sous le regard attentif du hibou qui, il faut le rappeler, était l’animal d’Athéna, la fille de Zeus qui fonda la ville d’Athènes, cette ville sans laquelle la philosophie et la poésie n’aurait pas vu le jour. Même les dieux avaient foi en eux, les animaux. Suivons donc Han Nayoung sur ce chemin et accordons lui notre confiance puisqu’elle sait nous rappeler que sans eux, les animaux, nous ne serions rien, nous les humains.

Jean-Louis Poitevin

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